John Keats

Sur la mélancolie (1819)

Non, non ! Ne descends pas au Léthé, ni ne tords
L’aconit aux fermes racines pour son vin
Vénéneux ; ni ne laisse baiser ton front pâle
Par la douce-amère, raisin rubis de Proserpine ;
Ne fais point des baies d’if ton rosaire,
Ni du scarabée, ni du sphinx tête-de-mort
Ta morose Psyché, ni du hibou duveteux
Ton compagnon parmi les mystères de ta peine ;
Car l’ombre à l’ombre avec trop d’indolence
S’ajoutant, noiera l’angoisse éveillée de l’âme.

Mais quand la juste mélancolie tombera
Soudain du ciel tel un nuage en pleurs
Abreuvant les fleurs à têtes pendantes
Et couvrant les coteaux verts d’un suaire d’avril ;
Gorge alors ta peine d’une rose matinière,
Ou de l’onde arc-en-ciel du sable salé,
Ou de l’opulence des globes de pivoines ;
Ou si ta maîtresse montre une grande colère,
Saisis sa douce main, laisse-la divaguer
Et bois dans les tréfonds de ses yeux sans pareils.

C’est là qu’est la Beauté, — Beauté qui doit mourir,
Et la Joie, dont les doigts sont toujours à ses lèvres
Pour dire adieu ; et le Plaisir cuisant,
Qui se change en poison tandis que boit l’abeille :
Oui, dans le temple même du Ravissement
La Mélancolie trône, souveraine et voilée,
Et seul la voit celui qui presse avec ferveur
Le raisin de la Joie contre son fin palais ;
Son âme goûtera d’elle la triste puissance
Et rejoindra les rangs de ses sombres trophées.

(Traduction : Matthieu Gouet)

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