Le 3 juin 2026
Cher Marc-Édouard,
Tu ne te plains pas ; tu attaques. Voilà ce que tu réponds à l’un des commentaires sous la vidéo où tu nous traites de « connards », moi et deux autres de tes lecteurs, pour n’avoir pas fait la promotion de tes deux derniers textes. Je me défendrai donc, et selon l’exemple que tu nous as toujours montré : sans gants. Remarque, ce n’est pas vraiment moi qui suis offensé : c’est plutôt la justesse, la justice, la vérité, ces principes que tu prétends sans cesse prendre pour guides mais que tu ne crains pas, parfois, de fouler pour des motifs qu’il sera bon de préciser.
Tu as suffisamment distribué les iniquités pour que chacun réponde à sa manière. Je parlerai surtout de mon cas parce que je le connais le mieux. Je ne sais pas si tu réalises vraiment que les cas diffèrent ? Quand je dis « les cas », j’entends « les fans », bien sûr, puisque c’est ça le sujet pour toi. Et quel sujet ! Il est vrai que c’est novateur, qu’aucun des écrivains qu’on aime ne s’est attaqué franchement à cette argile-là, probablement parce que ni la nature de leurs œuvres, ni les circonstances de leur diffusion n’ont donné beaucoup d’occasions de le faire. Tu es le mieux placé pour cela, et c’est donc d’autant plus dommage de te voir mal manipuler cette matière...
Beaucoup t’ont déçu, désavoué, pillé. L’impulsion mimétique est intense chez les jeunes, et pas toujours jeunes, lecteurs de Nabe. Certains se sont tant servis chez toi que tu les gênes et qu’ils te rejettent ; d’autres te haïssent de les avoir envahis à ce point par ta prose, ou de ne pas avoir incarné l’image qu’ils se faisaient de toi lors d’une rencontre ; des renégats, tu en as vus à toutes les échelles, sur les plateaux télés comme chez les petits éditeurs, sur des blogs comme sur les réseaux. Que certains types aient mérité les blâmes infligés sur tes différents supports ne fait aucun doute. Ce qui ne veut pas dire, hélas, que tes tacles sont toujours justifiés... Je serais surpris si la plupart de tes lecteurs n’ont pas pensé au moins une fois que tes accusations de copiage étaient déraisonnables. Et pas seulement contre les fans. Par exemple, quand tu reprochais dernièrement à Virginie Despentes d’avoir copié ton Patience 2 dans son fameux texte sur les frères Kouachi qu’elle a pourtant écrit... en janvier 2015, sept mois avant la sortie du tien ! On se demande si c’est de la parano ou de l’ironie de ta part. Puisque tu n’aimes pas cette dernière, il n’y a que la première qui puisse servir d’explication – et peut-être l’accepterais-tu fièrement, en citant comme béquille la « folie » de Céline ou de Pound...
Que tu assumes ou non d’aller trop loin et d’être injuste, il n’empêche que ceux qui en font les frais ont le droit de résister. En ce qui me concerne, ce n’est pas la première fois que tu m’attaques, puisqu’il y avait déjà eu ce tweet en novembre dernier où tu me traitais de « vilain petit copieur ». La raison ? Un court teaser réalisé avec l’IA pour mon livre... Je n’avais pas réagi à ce moment-là, parce que le tweet fut vite noyé (un seul repost : ce pauvre Anthoine Carton) et aussi parce que je me doutais bien que tu recommencerais un jour. Parlons-en un instant, de ce teaser. On y voit, sur un navire allant faire naufrage en pleine tempête, un homme se lamenter de n’avoir pas pu lire Mirage de la rade (le roman que je venais de sortir). Les mots « Lerici, 1822 » laissent comprendre aux rares connaisseurs (ou à ceux qui m’ont déjà lu) qu’il s’agit de P. B. Shelley, évoqué dans mon roman. Je l’ai ressuscité par IA – n’ayant pas, tu m’en excuseras, de bande vidéo de Shelley en mouvement – pour le faire parler, un peu bêtement d’ailleurs, de mon livre. Tout de suite tu bondis. Tu as commencé deux mois plus tôt à faire des teasers par IA pour Nabe’s News et La Feuille Nabienne. C’est sûr : Gouet t’imite ! Peu importe que tu aies toi-même passé quelque temps à t’enthousiasmer sur les vidéos par IA que des créateurs mettaient en ligne, au point de songer à te servir de cette forme à ton tour. Dès lors, le procédé t’appartenait... Peu importe aussi que j’aie réfléchi à mes teasers bien avant que mon livre ne sorte, durant l’été où des circonstances personnelles particulières suivies de problèmes avec mon imprimeur ont décalé mon calendrier ; et que l’idée d’essayer l’IA me soit venue naturellement une fois que j’avais épuisé toute la matière vidéo (films de villes et paysages décrits dans le roman) dont je m’étais servi dans mes premières bandes-annonces. La temporalité des autres, tu t’en fous.
Lettre ouverte à Marc-Édouard Nabe
Quelles erreurs psychologiques tu peux faire parfois ! Comme si un lecteur sérieux comme moi, qui te lis depuis mes dix-huit ans (j’en ai trente-deux), pouvait prendre le risque de te copier, alors que je sais très bien que tu allumes systématiquement ceux qui le font... J’aurais été un copieur si j’avais fait quelque chose d’impossible ou de très improbable sans ton exemple. Mais c’est bête de croire que quelqu’un de mon âge, à l'aise avec les technologies (et qui s'en sert quotidiennement pour son travail) ne pourrait avoir l'idée d'essayer l'IA pour réaliser ses trailers si Nabe n'avait pas commencé à le faire. En plus, j’ai tenté d’autres choses que toi ; par exemple, un teaser fait par IA que j’ai mis sur X montrait mon personnage Longinus, généré selon mes descriptions et prononçant une de ses répliques en anglais, illustrant ainsi un passage du roman... Navré, mais cette idée n’est pas du Nabe ! Et mes autres bandes-annonces, dont la principale où je lis en voix off des phrases de mon roman qui se mêlent à la musique et aux images de bord de mer anglais, ne ressemblent à aucun de tes trailers passés. Bizarre, non ?
Tu as sans doute cru avec ce tweet que tu allais me refroidir, ainsi que de potentiels acheteurs de mon livre. Et peut-être que deux ou trois nabiens, qui « likaient » tout ce que je faisais jusque-là puis ont soudain cessé de le faire, se sont effectivement mis à me dédaigner grâce à toi. Ça devait te plaire de médire, pour une raison absurde, d’un mec qui a zéro portée et fait son truc dans son coin pour une minuscule audience... Et ne va pas me dire que l’échelle n’a aucune importance, que petits comme grands peuvent être des cibles, et que j’ai moi-même participé jadis à dégommer des Lucchesi ou des Basquin qui étaient des types insignifiants aussi ; car la grosse différence, c’est qu’eux ils t’attaquaient réellement et dégueulassement !
Il y avait un petit côté corsé en plus dans ton accusation, car je me voyais traité (à tort) de copieur par quelqu’un qui m’avait littéralement copié quelques mois plus tôt... Tu sais à quoi je pense, j’espère. Tu te rappelles ce déjeuner avec Valentin à la pizzeria Marzo, rue Duvivier, le 14 mars 2024 où, parmi d’autres sujets de conversation, j’avais parlé de D.H. Lawrence. Je n’ai pas été très impressionné de retrouver mes anecdotes, un an plus tard, dans ta Feuille n°10 du 10 mars 2025.
Tu avais dû les noter tout de suite... Non seulement tu reprenais exactement ce que j’avais raconté, mais tu répétais en plus une remarque de mon cru sur l’écart paradoxal entre la vie sexuelle de Lawrence et sa réputation de pornographe. Pas gêné ! Tes lecteurs pouvaient ainsi apprécier ton regard sur Lawrence, ton savoir, ta sélection... Et qu’on ne me rétorque pas que tu as toujours repris des propos qui t’étaient rapportés sur plein de sujets, et que les capter et les retranscrire est une partie légitime de ton travail littéraire – car lorsque tu l’as fait dans ton journal et dans Les Porcs, tu stipulais clairement les contextes et les conversations ; on savait qui disait quoi. Et à l’inverse, si moi j’avais cité quelque part la phrase de Verlaine dont tu nous avais parlé avec admiration, à Valentin et à moi, durant ce même déjeuner, tu n’aurais pas manqué de me le reprocher... Non, cette Feuille n°10, c’est du vol. Le « dépossédé » dépossède ! Manque de bol, tu as aussi recopié mes erreurs, car en réalité, j’ai vérifié, c’est l’amant de Frieda lui-même, Ravagli, qui l’a dissuadée dans une lettre de ne pas le rejoindre car Lawrence semblait trop souffrant ; et ce n’était pas la veille de la mort de Lawrence mais un peu avant (cette histoire s’était confondue dans mon souvenir avec le fait que l’attitude décontractée de Frieda durant les jours d’agonie de Lawrence avait choqué les Huxley).
J’avais déjà vu durant ce déjeuner que les soupçons de copiage pouvaient vite poindre, lorsque je t’ai offert un exemplaire de ma traduction de Llewelyn Powys, Les Pommes sont mûres, et qu’en examinant le livre, tu as dit aussitôt que « ça faisait très L’homme qui arrêta d’écrire »... Reliure cousue, texte en Garamond : il n’en fallait pas plus ! Peu importe que ces aspects-là soient courants dans l’édition (un peu moins de nos jours, mais quand même), ou que mon Llewelyn ait une couverture illustrée, en papier vergé sans pelliculage, et soit d’un format anglais (rien à voir avec tes livres, donc)... J’étais prévenu : tu m’attendrais au tournant.
De toute façon, en annonçant et publiant mon roman j’étais sûr de m’attirer un peu d’hostilité de ta part. Tout le monde sait que tu as un problème avec ça : que dans ta tête, un « fan », et surtout un fan qui a écrit des choses pour toi par le passé (articles, commentaires, tweets, n’importe), n’a pas à se piquer d’écrire pour lui-même, de se dire « écrivain » ; que s’il le fait, c’est forcément par orgueil de se croire capable de faire de la littérature parce qu’il aime la tienne – et que son orgueil, en plus d’être déjà une forme méprisable d’imitation, devient préjudiciable à ton œuvre car il finit par la négliger et ne plus la défendre, parce qu’il ne se sent soudain plus pisser en tant qu’« auteur »...
Il est possible que ce portrait-robot s’applique à certains, mais pas à tous. Le truc, c’est que tu analyses tous tes lecteurs selon le même schéma. Il n’y a que les gros traits qui t’intéressent. On l’a bien vu dans ce que tu as fait à Bastien Montès après la parution de ton Nabe’s News numéro 34. Parce que ce comédien talentueux qui enregistre ses lectures de tes contes avait fait un tweet sur sa dernière contribution à ta gazette sans parler immédiatement du reste du numéro, tu as tout de suite cru qu'il faisait le même genre d’auto-promo excitée que Lucchesi à l'époque de son texte sur Picasso : hop, dans le même panier ! Que Bastien soit un soutien sympathique, sans folie des grandeurs comme l'autre et sans la bizarre attitude de vouloir faire du sur-Nabe texte après texte comme s'il cherchait toujours à tuer le père, et qu’en outre il n’essayait nullement de t’occulter puisqu’il faisait la pub d’un de TES contes, tout cela n’a eu aucune pertinence à tes yeux : il a fallu le punir pareil. Tu as mijoté ta riposte un ou deux jours, puis as choisi comme petit coup bas de supprimer l'intro élogieuse qui précédait la vidéo sur le site. Déchapôté, le Bastien !
Il fait d’ailleurs partie, avec Anthony Robert et moi-même, des trois noms que tu cites dans ton « Exhortation aux fans », cette vidéo qui me pousse à réagir enfin. Car là, je dois dire que tu as fait fort. Et comme il est clair qu’aucun de nous trois apostrophés n’a été choisi par hasard (je vais y revenir), c’est en prenant personnellement, et au pied de la lettre, ce que tu dis durant ces deux minutes que je vais y répondre. Si j’ai tort, tant pis ! Tu n’avais qu’à pas me citer.
Je serais, selon toi, « incapable » de me « bouger le cul pour faire la promotion » de tes deux dernières Feuilles afin que « les réseaux sociaux soient au courant », ce qui relèverait de ma « responsabilité » en tant que lecteur. Au lieu de ça, je jubilerais, jouirais à ton texte en consommateur « super passif, coolos », « pauvre con avec une vie de merde » fumant et picolant sans rien foutre ou me contentant de « mettre des pouces bleus » ou de retweeter...
Outre que je ne fume ni ne bois, Marc-Édouard, j’aurais eu du mal à « jouir à ton texte » sur Pierre Koné entre sa publication du lundi matin et ta vidéo du mercredi, puisque je n’y avais jeté qu’un bref coup d’œil – comme je l’avais fait aussi avec la Feuille d’avant sur Renaud. Toi qui brocardais, il fut un temps, « l’instantanéité » d’Internet, tu ne peux pas laisser plus de deux jours aux gens pour lire ce que tu qualifies d’énormes textes ? De toute façon, ce point est secondaire ; ma lenteur ne vient pas d’un manque de temps. Si je ne me suis pas précipité pour lire entièrement ces derniers numéros (et je ne doute pas que cette vraie raison soit pire encore à tes yeux), c’est plutôt parce qu’en général, La Feuille Nabienne, ben, ça ne m’excite pas plus que ça...
Je ne dis pas qu’en un an et demi de publication de deux pages hebdomadaires il n’y a jamais eu d’envolées, de passages drôles, de trouvailles langagières. Bien sûr que si – et personne n’en ferait autant à ce rythme. Mais j’ai le droit (même si tu me le refuses) de me lasser des facilités, des autocélébrations, des clichés nabiens, des contradictions, des sujets traités trop vite et sans recul, des relais de fake news jamais corrigés, des aphorismes bofs ou de ta poursuite permanente d’une anti-doxa menant à certaines positions consternantes, applaudies uniquement parce qu’elles sont dites dans ta langue virulente qui désosse et écrase tout. Tu peux répondre que c’est mon problème ; que je suis arrogant de trier ce que tu écris ; que je ne me hisse pas à la hauteur de tes efforts ; que j’écoute mon mauvais goût de fan prétentieux qui se permet de juger ton travail, etc. Je ne pense pas que ces choses soient vraies, mais je comprendrais que tu les dises. Quoi qu’il en soit, le fait est que ma « jubilation » se fait rare et que, ceci étant posé, le discours de ta vidéo est déjà fautif me concernant.
Je ne vais pas étayer mon propos d’un tas de citations de tes Feuilles : j’ai encore beaucoup à dire dans cette lettre sans l’allonger davantage, et je n’ai aucune envie d’écrire un texte uniquement à charge contre certaines facettes de ton œuvre que je n’aime pas (et n’ai jamais aimées), sans que ce soit équilibré par tout ce que j’y admire, et n’ai jamais cessé d’admirer – et qui est d’ailleurs bien plus important. Seulement, ce qui me rebute me semble davantage présent dans tes textes et interventions en ligne récentes, ou en tout cas, j’en suis plus conscient qu’avant. Voilà pourquoi je ne suis pas au premier rang pour « faire ta promo » chaque lundi. Mais de toute manière, qu’on se le dise, Marc-Édouard, ou plutôt qu’on te le dise si tu y crois vraiment, mais ces histoires de promo, c’est de la foutaise... Les tweets de Matthieu Gouet, 113 abonnés, dont la moitié te suivent déjà, ne feront RIEN pour t’attirer des acheteurs. Personne n’en a quelque chose à foutre de voir passer ça dans son fil, même si tu retweetes, même si ça te plaît et que tu trouves que ça fait bien. Il n’y a pas de manque à gagner. Aucun journaliste, aucune célébrité, aucun influenceur ne va se pencher sur ta Feuille ou sur le dernier Nabe’s News puis en parler parce que je les interpelle. C’est malheureux, mais ça ne marche pas. En plus, ça peut même avoir un effet boomerang, parce qu’honnêtement, les comptes, anonymes ou non, dont les trois quarts de l’activité ne sont consacrés qu’à te promouvoir ou te défendre en répétant ce que tu dis toi-même, ça fait, aux yeux de presque tout le monde, un peu pitié... Comment reprocher à tes détracteurs, même les plus cons et ignares, de soupçonner que tu te caches derrière certains pseudos, quand on te voit tous intervenir avec une signature ridicule (Claudine Duvivier, community manager) ou piloter certains membres de ton « équipe » pour dire telle chose à telle personne ? Qui n’a pas encore compris que presque tout ce qu’écrit Anthoine Carton sur les réseaux, c’est toi qui le lui dictes par messages ? C’est peut-être faire la fine bouche de ma part, être égoïste, me croire supérieur, tout ce que tu veux, mais c’est ainsi : je n’ai pas très envie de participer à ça... Et je le dis alors même que j’ai récemment tweeté en réponse à deux sots qui parlaient de tes livres et m’ont agacé par leur manque de justesse.
Non, en termes d’impact de diffusion, tu es mille fois plus efficace avec tes TikTok et tes reels (formats dont tu as eu raison de t’emparer), et pas forcément avec les vidéos où tu fais directement ta pub, que tout ce qu’Anthony, Bastien ou moi pourrions accomplir. Et puis, si tu nous prends pour cibles en particulier, ce n’est pas parce que nos tweets feraient vraiment ta promo, mais parce qu’on t’énervait déjà et que le prétexte était bon pour nous décocher une flèche. Moi, parce que j’ai eu l’outrecuidance de faire un livre, et Anthony et Bastien parce qu’ils en ont parlé ou se sont adonnés à d’autres activités que tu réprouves ; parce qu’on a fait des publications (à peine utiles, elles aussi) à propos de ces choses-là sur les réseaux, gâchant ainsi de précieuses minutes qu’on aurait pu consacrer à un partage de la dernière Feuille Nabienne. Que des nabiens s’épaulent, produisent des trucs ensemble, ça te gêne. Et si ces raisons n’étaient pas vraies, tu aurais choisi d’autres noms à citer en premier, et non pas trois lecteurs qui en ont pourtant fait pour toi, chacun à sa manière, que ce soit par des contributions à Nabe’s News ou d’autres actes de soutien. Quand on pense au boulot qu’a abattu Bastien... Mais je n’ai pas besoin d’en dire plus, car pendant que je rédigeais cette lettre il a déjà tout balancé de son côté, à juste titre.
« Vous voulez que je vous en cite d’autres ? » demandes-tu dans ta vidéo. Un peu, qu’on veut... Et allonge bien la liste, qu’on soit certain d’y retrouver ceux qui ont fait un ou deux trucs pour t’aider il y a quinze ans et qui en ont foutu encore moins que nous depuis. Ah non, j’oubliais : ils n’ont ni cru pouvoir écrire, ni loué l’écriture d’un tes fans, ce qui leur aurait valu de grimper à coup sûr dans le top 10 des enculés !
Je m’éternise, pardon, mais je n’ai pas encore fait le tour de cette vidéo. Il y a un autre point dont je veux parler, un point particulièrement dégueulasse : c’est quand tu dis qu’on « aurait fait pareil avec les autres écrivains du passé qu’on admire », qu’on les aurait « laissés crever sans réagir »...
Rien qu’en parlant de tes lecteurs en général, c’est déjà un sophisme. Ce ne sont pas les lecteurs lambda de Poe ou de Melville qui les ont mal traités — mais ceux qui avaient un véritable pouvoir de faire une différence. Un type qui a acheté Moby Dick en 1851 était-il une ordure orgueilleuse et coupable s’il n’a pas été crier aux oreilles des passants dans la rue que ce livre existait ? Évidemment, ça aurait été beau qu’il le fasse, mais ce n’est pas pour ça qu’il a « laissé crever » Melville.
Gouet et Ribolla, super passifs coolos
Moi j’ai réellement crié dans la rue pour toi, tu te souviens ? Place Gaillon, remise du Prix Goncourt 2015 devant les caméras de télé... Valentin, Julien le Belge et moi, brandissant ta revue Patience 2 consacré aux attentats du 7 janvier, avec sur la couverture un montage d’Hitler tenant un panneau « Je suis Charlie ». David nous filmait. Ta compagne de l’époque, Leïla, avait même pris une photo de sa télé où l’on me voyait en direct sur BFM, tout sourire derrière une journaliste, brandir le magazine et la tronche du Führer face à la caméra ! Et on avait remis ça un soir, quelques jours plus tard, en plein boulevard Saint-Germain. Vente à la criée devant les terrasses, de la place Maubert au Flore, face à des sionistes furax qui hurlaient « Israël vaincra » en nous voyant agiter la couverture qu’ils ne comprenaient pas... J’aurais facilement pu prendre un poing dans la gueule, à vingt-deux ans, parce que je faisais de bon cœur ta « promo » dans la réalité ! Et quand au fil des années tu m’as demandé des textes ou des traductions, je n’ai jamais refusé, et je t’en ai proposés spontanément. Vois-tu l’absurdité de dire que j’aurais « laissé crever » les artistes du passé que j’admire, alors que mon historique avec toi prouve au contraire que je les aurais aidés à mon échelle ?
Du reste, ça n’est pas qu’absurde, c’est indécent. Toi qui la dénonces si souvent chez les autres, l’indécence... Regarde dans l’écran de ton téléphone, Marc-Édouard, et tu y verras un écrivain-peintre qui a publié pendant vingt-cinq ans dans le système éditorial germanopratin et fait des dizaines de télés avant de prendre son indépendance et de vivre de ses œuvres, écoulant sur Internet des 1 500 exemplaires à 50 € auprès d’un public qu’il s’est largement constitué grâce aux vieux média, et vendant des tableaux à des mécènes pour des sommes à cinq chiffres, accuser un inconnu autoédité sans moyen de se diffuser ni même de rentrer dans ses frais d’impression, qui n’aura vraisemblablement jamais plus de trente lecteurs et devra toujours faire pour survivre des petits jobs qui bouffent son temps de traduction et d’écriture, de le laisser crever, lui, sans réagir ! Je n’ai pas l’habitude de faire du misérabilisme impudique me concernant, mais il faut présenter les choses telles qu’elles sont, exactement.
J’aurais préféré que tu me reproches, par exemple, de n’avoir rien fait des notes que tu m’avais vu prendre avec enthousiasme lors de ma visite de ton exposition Gaza ! en mars 2024, et que je n’ai jamais fondues en un texte. Là, ç’aurait été justifié, même si je ne t’aurais pas fait vendre un tableau de plus ; le seul intérêt aurait été dans l’hommage, la reconnaissance. Sur ce plan-là, je ne suis pas le plus mauvais, témoin les actes de soutien public cités plus haut, témoin aussi certains de nos échanges privés au fil des ans, qui ne semblaient pas te déplaire. Et ce n’est pas parce que tu m’invectives de façon inadmissible dans une vidéo que je changerai quoi que ce soit : si ton roman à venir Marcel s’avère très bon, ce que je pense probable, je le dirai sans problème. De la même façon, je défendrai toujours ton œuvre en général, sur laquelle j’accumule depuis longtemps des notes en vue d’un long essai, et aucune histoire de vexation ne fera de moi un renégat.
Tu parles de la responsabilité du lecteur. J’y crois aussi. Elle consiste d’abord à ne pas confondre une lecture sérieuse avec une admiration de principe (ou une détestation de principe, pour tes ennemis). Tu sembles ignorer que beaucoup de ceux qui louent ton travail y trouvent aussi des défauts, et qu’en général ils taisent ces derniers, soit parce que l’admiration de ce qu’il y a de positif l’emporte, soit parce que, voyant les tombereaux de conneries injustes et mal informées qui sont déjà déversés sur toi à longueur de temps, ils ont la délicatesse de ne rien dire qui puisse donner du grain à moudre à tes détracteurs ; et puis, même s’ils ne craignaient pas de te faire du tort ainsi, ils craindraient dans tous les cas que tu leur tombes dessus... Et beaucoup, se voyant vite coincés entre la flatterie et le silence, finissent par choisir la deuxième option.
Tu veux que les taiseux s’expriment davantage, qu’il y ait plus d’articles, d’études, de tweets, de vidéos sur Marc-Édouard Nabe ? Commence par retirer cette menaçante chape de plomb, accepte qu’on te lise avec discernement et liberté, cesse de voir d’un mauvais œil nos projets, de faire des publications à charge contre des fans maladroits pour une fausse note en révisant hypocritement les jugements que tu avais déjà portés sur eux (ça se voit) ; concède à ceux qui connaissent bien ton œuvre (quel que soit leur nombre) le droit de discriminer, de relever tes bourdes, de préférer une période à une autre, de ne pas trouver génial tout ce que tu fais sans que ça déclenche aussitôt une guerre pitoyablement personnelle. Ils auront bien plus envie de parler de toi s’ils savent qu’ils peuvent le faire sincèrement – et ça ne donnera que plus de valeur à leurs louanges. Laisse la quête de Vérité, celle qui te concerne, avec ce que cela implique d’objections, de discrétions, de tâtonnements, se poursuivre sans entrave, et tout le monde y gagnera. Il ne doit pas y avoir beaucoup d’auteurs vivants qui aient un cercle d’admirateurs aussi forts, connaisseurs, loyaux et capables. Que tu brusques un peu tes fans, que tu dises : « les mecs, j’en attends plus de vous », pourquoi pas. Mais choisis quand même bien tes mots, et à qui tu les lances... ou le seul vrai « connard », ce sera toi !
Matthieu Gouet