Fin du chapitre 19, pages 210-214
Les derniers spectateurs de la soirée partaient en laissant quelques gobelets écrasés dans l’herbe. Théodore, luisant comme un feu follet dans son gilet fluo, s’activait pour ramasser à la lueur des lampes du parc les morceaux de scène que Kyle désossait. C’était plus rapide que le montage, même si Colin ne faisait toujours pas grand-chose, à part enrouler des sangles et remplir quelques caisses. Théodore le trouvait con de l’avoir prévenu aussi tard. Il n’avait pas détesté la journée de travail, mais remettre ça en pleine nuit froide parce qu’il s’était senti obligé d’accepter, ça lui plaisait déjà moins. Enfin, il pouvait s’activer pour tâcher de rentrer au plus tôt, ce qui était mieux que de compter les interminables tours d’aiguilles d’une horloge...
On attacha enfin les bâches du camion et Kyle grimpa dans la cabine. Colin tendit quatre billets de vingt livres sterling à Théodore et lui offrit de le déposer à Winton avec le van.
— Alors, tu en dis quoi ? lui demanda-t-il sur la route. Tu voudras recommencer ? Il y aura quelques dates durant les deux prochains mois, puis la saison démarrera vraiment avec les beaux jours.
— Peut-être, fit Théodore, hésitant.
Mieux valait laisser la porte ouverte, même s’il n’était pas sûr de vouloir faire ça régulièrement. Oh, il savait bien qu’aux yeux de certains, bosseurs et soi-disant réalistes, se montrer tatillon c’était déjà du luxe. Que le reste de l’humanité avait connu pire à travers les âges... Que le travail rendait digne (sinon libre)...
Il rentra vers une heure du matin. Gray, qui regardait un film dans le salon, se retourna en entendant la porte.
— Ça y est, t’as de quoi t’acheter un bout de pain ?
— Plusieurs, fit Théodore en agitant ses billets dans ses doigts noirs de graisse.
— Je connais un « restaurant » où tu peux gagner davantage en cinq minutes...
— Oui, dit le jeune homme en s’asseyant, je commence à en voir l’attrait. Tiens, Dr Jekyll et Mr Hyde !
— Tu avais laissé ton ordi allumé en bas. Je me suis permis.
— Vous avez mis la version de Mamoulian, la meilleure. Celle de Fleming est ratée...
C’était la fin : Hyde, ayant pris le dessus sur Jekyll qui n’arrivait plus à contrôler l’arrivée de son mauvais double dans son corps, bataillait avec la police dans le laboratoire où il s’était réfugié puis se faisait tirer dessus. Une fois le sauvage dézingué, les traits du docteur reparaissaient en fondu...
— Dr Jekyll ! s’écriait le majordome Poole, en larmes.
— Vous savez qu’il s’appelle Poole à cause d’ici ? dit Théodore. Stevenson vivait à Bournemouth quand il a écrit L’Étrange cas. Il a simplement piqué le nom au port d’à côté.
— Ah, oui. Je n’avais même pas remarqué.
Dans cette première et assez libre adaptation parlante, le scientifique Jekyll, convaincu de la dualité de l’âme humaine, cherchait un moyen d’en séparer la partie animale, grossière, de la partie noble. Nonsense, lui disait-on... Du reste, il passait pour un excentrique dans la haute société victorienne, où son futur beau-père l’obligeait à faire durer ses fiançailles interminablement. Or, Jekyll crevait d’envie de grimper sur celle qui devait, pour cela, devenir son épouse. Un jour qu’elle partit en voyage, l’affamé n’y tint plus : il essaya sa potion et, une fois changé en Hyde, alla goûter de la chair fraîche de cabaret...
Son échappée furieuse dans les cuisses de femmes longtemps lorgnées de loin était vraiment celle d’un frustré qui se lâche. Théodore s’amusait à y voir une version cauchemardesque de ses propres tentatives pour sortir de son isolement, de sa fébrilité sexuelle exacerbée, surtout lorsqu’il bossait au lycée. Quand il était allé en « soirée », il avait eu l’impression d’être bloqué dans sa personnalité et de devoir jouer un rôle pour parvenir à serrer. Ah, s’il avait eu un peu de potion pour l’aider ! Cela dit, Jekyll n’était ni nerveux, ni introverti ; c’était uniquement pour pouvoir agir en cachette qu’il avait besoin de Hyde... Et il se changeait alors en type banalement violent, un mac jaloux maltraitant sa putain. Pour ça, l’alcool suffisait chez beaucoup d’hommes.
— Alors, ce film ? demanda Théodore. Ce n’est pas vraiment Stevenson, mais c’est du sacré cinéma. Quelle ambiance !
— Oui, mais c’est très « studio », très fabriqué... Les fausses dents de Hyde pour lui donner l’air animal, c’est assez grotesque. Je n’aime pas ce côté train fantôme, il aurait fallu prendre un type qui soit réellement laid et simiesque. Mais le fait que la guimauve amoureuse cache un fiancé en rut est d’une justesse indubitable...
— Ce qui est assez réducteur, nota Théodore, car dans le roman ce n’est pas qu’une histoire de couilles pleines. On ne sait pas précisément quelles mauvaises envies incitent Jekyll à boire la potion, mais il y a des sous-entendus sadiques.
— M’en rappelle plus, j’ai dû lire ça à quinze ans... Dans le fond c’est assez con, comme toute histoire fantastique.
— Vous-même, vous m’avez dit un jour que lorsque vous étiez enseignant vous vous sentiez dédoublé.
— Oui, oui ! soupira Gray. À cause de l’hypocrisie à laquelle nous oblige la machine sociale. Mais c’était le rôle que j’y jouais qui ressemblait à un double méprisable et honteux ; ce n’était pas de vouloir satisfaire en douce des pulsions secrètes...
— Mais l’hypocrisie est au cœur du personnage de Jekyll dans le roman. Vous voyez que la littérature dit la vérité, puisque vous la reproduisez !
Longinus fut secoué d’un petit rire comme s’il rebondissait.
— Sacré Théodore ! Uniquement si l’on exagère le parallèle, comme la littérature elle-même exagère. Décalque le fond de l’allégorie si tu veux, tu seras obligé d’en brouiller fortement les contours, car je ne me suis pas dissocié pour aller commettre des crimes cruels ou diaboliques...
— Vous avez commis un hold-up !
— Oui, oh... N’oublie pas que j’ai fait semblant, je ne vais pas pointer de vrai flingue sur les gens. D’accord, ce n’était pas sympa pour le caissier, mais ce n’est pas du niveau de Hyde...
— Admettons. Et maintenant que vous êtes éloigné de cette « machine sociale », comment vous trouvez-vous dans le miroir ?
— Disons que je me méprise moins en étant comme ça dans la marge, c’est sûr. Par certaines actions, aussi piteuses soient-elles par ailleurs, j’ai le sentiment d’avoir brisé ma passivité. Où cela me mènera, c’est une autre question.
Il frotta ses joues qu’il rasait de moins en moins, puis ajouta en plissant le front d’une tête qui paraissait trop grosse dans la demi-obscurité :
— L’idée qu’on puisse n’être qu’un automate n’est pas la plus réjouissante. Elle donne envie de prouver le contraire, non ? Mais qu’est-ce qu’on prouve ? On fait surtout n’importe quoi. Toute pensée soutenue devient un fouillis...
Théodore se leva ; il avait mal partout.
— C’est peut-être quelques heures sur un chantier qu’il vous faut, dit-il en baillant. J’ai fait l’automate toute la soirée, et ça fait longtemps que je n’ai pas eu l’esprit aussi clair et décrassé. Ça m’a rappelé que j’avais une volonté propre et que je ferais mieux de l’affûter. Bonne nuit...
Il monta se coucher, trop épuisé pour se laver autre chose que les mains, et sombra dans le sommeil plus vite que d’habitude, ayant juste eu le temps de voir des poteaux et des boulons défiler sous ses paupières fermées.
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